Jason Zacko, le Centrafrique et les Jeux Olympiques de Paris

Jason Zacko n’a pas obtenu le résultat espéré lors des championnats d’Afrique de judo au Caire. En quête de points, soutenu par la Solidarité olympique et résidant à Petit-Couronne, à quelques encablures de Rouen, il se dédie aujourd’hui entièrement à arracher une qualification historique pour les Jeux Olympiques de Paris.

Sur le plan personnel et psychologique, Jason assure être ressorti vainqueur face à Pedro, un gars costaud, ancien champion d’Afrique dans la catégorie des -66kg. C’est ce qui compte pour l’instant, mais la moue qu’il affiche à 22 heures, accoudé au bar de son hôtel sis dans le district de Nasr City, laisse entendre que son encadrement spécialement venu de Normandie pour le soutenir s’attendait à mieux.

Jason Zacko est né à Bangui, en Centrafrique, en 1997. Il tombe dans le judo à l’âge de sept ans, initié par son père et les amis de son père sur des tapis de fortune. Ce n’était pas un choix conscient, mais plutôt le fruit du hasard – même si en Afrique, rien n’arrive vraiment par simple hasard. « Je voyais mon père sortir parfois jusqu’à quatre fois en plein après-midi avec un grand sac de sport sans savoir où il allait, explique Jason. Une fois, je lui ai demandé ce qu’il allait trafiquer ailleurs et il m’a pris avec moi. Et depuis ce jour, avec son entraîneur, j’ai appris tous les basiques du judo, des roulades aux attaques en projection et j’ai rejoint le seul petit club qui existait dans la région. » Il est parfois impressionnant de déceler jusqu’où peut conduire la curiosité d’un enfant de sept ans: jusqu’en Europe racontent ses amis. Sans le judo, il est fort à parier que le jeune homme n’aurait jamais quitté de lui-même l’Afrique noire et sa région marquée par des guerres civiles depuis plusieurs années. Il acquiesce.

Dans le club de Bangui, le talent du jeune garçon est très vite reconnu; après six mois, Jason dispute déjà des compétitions interclubs dans le pays. Sa progression s’est ensuite accélérée à force de persévérance et de travail. Mais la réalité du sport africain n’est pas aussi simple qu’ailleurs: pour arriver à défendre sa place parmi les meilleurs judokas du continent, le jeune homme de 27 ans ne s’est jamais laissé démotiver par les difficultés quotidiennes. « Il a toujours fallu y mettre du soi pour aller de l’avant – le talent a beaucoup aidé mais, seul, il ne fait absolument rien. » Dans la région, le talent sans conviction n’est voué qu’au seul échec.

«Le talent a beaucoup aidé mais, seul, il ne fait absolument rien.»

En 2012, en pleine adolescence, Jason rejoint le Cameroun pour suivre des études en sciences et techniques des activités sportives, où il obtient, en 2021, un diplôme lui conférant le droit d’enseigner l’éducation physique dans le pays. Passionné par son sport, il intègre également un cursus de sport-études. À l’âge de 15 ans, il comprend pour la première fois que son potentiel peut lui ouvrir les portes des compétitions internationales. Bien qu’il soit un étranger au Cameroun, son pays d’accueil le révèle: il obtient le droit de disputer les championnats nationaux, gagnant l’opportunité de décrocher primes, médailles et reconnaissance. Une situation d’exception alors que la plupart des grandes nations du judo du nord ou de l’est de l’Afrique réservent l’accès aux compétitions de haut niveau aux seuls titulaires d’un passeport d’origine. « Il faut comprendre que le Cameroun tire aussi bénéfice de ces situations, explique-t-il. Permettre aux meilleurs combattants qui s’entraînent au pays de se confronter aux espoirs locaux est une formidable occasion d’évaluer les forces et les faiblesses de chacun. »

Jason Zacko affronte le Tadjik Nurali Emomali au premier tour du Paris Grand Slam. © leMultimedia.info [Paris]

Partir au Cameroun pour étudier était devenu un choix de nécessité pour Jason. Pour le judo également. En termes d’infrastructure, d’organisation et d’effectif, une différence abyssale existe entre le Cameroun et le Centrafrique. « Les trois dimensions sont surtout interreliées, car sans grande organisation et sans infrastructures, il est naturellement difficile d’avoir un grand effectif à l’entraînement », détaille Jason. En clair, il n’y a pas assez de clubs et le judo n’est pas suffisamment développé dans le pays pour qu’il se suffise à faire éclore des vocations. Les quelques grands athlètes qui possèdent la génétique pour pratiquer le judo à un certain niveau dans le pays sont dès lors, soit émigrés ailleurs, soit n’ont pas saisi leur juste potentiel. Et puis, s’il faut absolument partir, se pose évidemment la question des vivres. Tous finissent par demander une bourse qu’ils peinent le plus souvent à obtenir, faute de places disponibles.

C’est ce qu’a fait Jason. Dix ans après avoir rejoint le Cameroun, le jeune homme rentre en Centrafrique et monte un dossier complet pour obtenir une bourse de la part de la très réputée Solidarité olympique. Validé par le Comité national olympique centrafricain, puis par un comité de sélection du CIO, Jason reçoit quelques mois plus tard l’aval de toutes les autorités nécessaires pour quitter l’Afrique et partir s’entraîner en Europe. Le 18 janvier 2023, il atterrit ainsi à Petit-Couronne, petite commune normande à quelques kilomètres de Rouen et rencontre son nouvel encadrement. Entraîné par Nicolas Maillet, il peut désormais concentrer plus d’énergie au judo qu’aux lourdes formalités administratives qu’il a autrefois connues. Sa situation s’améliore, mais pas complètement.

La bourse délivrée par la Solidarité olympique aide mais ne couvre pas toutes les dépenses. Et c’est le problème: l’État centrafricain, contrairement à plusieurs de ses voisins, ne finance pas les sports individuels. Les coûts de déplacement sur les compétitions reviennent donc pleinement aux athlètes. En conséquence, sur la majorité des compétitions qu’il dispute en Afrique, Jason est avant tout aidé par sa famille. « Mon père m’a toujours soutenu et il me soutient encore maintenant, que ce soit financièrement ou moralement, détaille-t-il. Il connait d’ailleurs mon judo par cœur, il sait de quoi je suis capable et il se substitue parfois à mon coach, avec cette différence que lui, me connaît vraiment mieux que quiconque. »

«Savoir ma famille derrière moi est une forme de confort non négligeable.»

Son père n’a pourtant jamais fait de compétitions de judo. Il n’a pratiqué la discipline qu’au seul niveau du sport-loisir. La compétition de haut niveau, il l’a découverte donc par procuration – sans pour autant n’être en mesure de voyager pour aller voir son fils. « Il vient toujours quand je combats au Cameroun, comme il est secrétaire général de la fédération de judo, mais il n’y a aucune chance de le voir venir plus loin. Ce qui compte, c’est de savoir que la famille reste fermement derrière moi, mes frères et sœurs et mon père: c’est une forme de confort non négligeable. » Si Jason se qualifie pour les Jeux Olympiques, Monsieur Zacko ne pourra suivre l’évolution de son fils qu’à distance. Cela n’empêche: les JO sont devenu le rêve de toute une famille à Bangui.

Le vivre en France, pour un ressortissant d’Afrique noire, est un concept très simple d’explication. Il se décline à la fois par un meilleur encadrement, par un meilleur équilibre de vie, mais aussi – et ceci sans vraiment le vouloir – par une meilleure réputation globale vis-à-vis de l’étranger. À titre d’exemple, détenir un permis de séjour en règle en France facilite grandement les demandes de visa pour se rendre dans certains pays de compétition.

Jason Zacko le sait bien: en 2022, impossible pour lui de se rendre à Tachkent pour y disputer les championnats du monde car les autorités ouzbèkes lui avaient refusé, quelques heures avant le départ, son droit de visa. La fédération internationale de judo avait pourtant soutenu et financé la demande. « Les plus grandes compétitions mondiales, comme les Grands Slams ou les Grands Prix ne nous sont, la plupart du temps, pas accessibles, explique le jeune homme. Pas parce que nous ne sommes pas assez bons pour y mériter notre place, mais parce que nos visas sont rarement acceptés. »

Ces mauvaises expériences ont également des incidences sur le caractère; face aux nombreuses difficultés auxquelles il a longtemps fait face, Jason Zacko est devenu un grand solitaire. Depuis toujours, il a toujours réalisé ses voyages seul, faute d’argent ou faute d’encadrement proche. Ce n’était en revanche pas un choix. « On ne peut pas être athlète, entraîneur et gestionnaire à la fois, assure Jason Zacko. Pour être athlète de haut niveau, un cadre d’entraînement stable et une sérénité mentale sont nécessaires. » Sur toutes ces pierres d’achoppement, Jason a désormais trouvé une solution juste; depuis qu’il réside en Normandie, la différence est notable et le climat de travail plus optimal. Pour Jason Zacko, le vivre en France, c’est justement cela.

Jason Zacko au Grand Slam de Paris lors du lancement de sa saison olympique en février 2024. © leMultimedia.info [Paris]

Nicolas Maillet a accompagné Jason Zacko au Caire

Aussi, le jeune homme vient d’entamer trois ans de formation de développement des applications en informatique à Rouen. La convention signée avec le CRJS le lui permet. Il s’entraîne et vit dans son appartement à Petit-Couronne, négocié et mis à disposition par le centre. Sa vie se construit ainsi petit à petit dans les faubourgs de la ville-musée. « Avoir une vie à part entière, à côté du judo, c’est vital, explique-t-il. Je pense surtout, et déjà à mon âge, à l’après-judo. Je sais que ma vie actuelle ne sera pas éternelle et il n’y a pas de temps à perdre pour penser l’avenir: j’ai décidé très tôt de prendre les devants. »

Jason envisagerait volontiers de servir les intérêts de la Solidarité olympique, du CIO ou d’un comité national olympique – qu’il soit centrafricain ou camerounais d’ailleurs. Compte-t-il d’ailleurs rester en France ? « Ce ne sera pas une nécessité absolue, rétorque-t-il. Mais si des offres se présentent – en tant que data analyste ou comme membre d’un comité de décision sportif –, je serai en première ligne pour postuler. »

S’il parvenait ainsi à se qualifier, Jason Zacko serait le premier homme centrafricain à représenter le pays en judo dans une édition des JO. Chez les femmes, de nombreux espoirs sont aussi portés sur Nadia Guimendego. Bien qu’elle soit née à Nantes, en France, et qu’elle n’ait redécouvert le pays d’origine de ses parents qu’en 2020, elle a pris la décision de défendre les couleurs du Centrafrique en compétition. Aussi boursière de la Solidarité olympique en Loire-Atlantique, toujours par manque de soutien de la fédération centrafricaine de judo et du ministère des sports, Nadia a néanmoins une condition financière et structurelle un peu plus avancée de celle de Jason. Elle travaille à la mairie de Nantes et bénéficie de soutiens plus substantiels de la part de sa famille, également installée dans la région. Aussi, elle est plus présente dans la presse française; son statut d’athlète olympique y est d’ailleurs souvent relevé.

Cette réalité, Jason ne la connais pas encore. Et il n’y accorde pas non plus une grande importance: « Je pense avant tout à mes premiers JO avant de penser à la représentation centrafricaine. Ce sont les quelques Centrafricains qui me suivent qui pensent à cela, moi pas. Au final, comme toujours, je ne combats que pour moi-même. »

« Il faut comprendre que, quand je combats, je revois toutes mes galères passées pour en arriver là, les sacrifices matériels et humains – notamment pour rester toujours au poids, à moins de 66kg », poursuit le jeune homme. Son discours ne signifie pourtant pas que la dimension patriotique est complètement inexistante: en Centrafrique, lorsqu’il est rentré chez lui, à Bangui, après avoir terminé ses études à Yaoundé, il s’est engagé à donner des cours d’éducation physique et sportive dans une école de son comté et avait même repris en main le club de judo local. Entraîner des cadets et la transmission perpétuelle est chez lui une véritable nature. « J’ai aussi toujours cherché de nouvelles opportunités pour aménager du nouveau matériel, améliorer les infrastructures existantes et débloquer des financements pour favoriser le développement du judo en Centrafrique. »

«Quand je combats, je revois toutes mes galères passées pour en arriver là, les sacrifices matériels et humains.»

C’est clair: si, dans quelques années, un futur champion centrafricain de judo participera aux championnats d’Afrique, il aura nécessairement été porté là, d’une manière ou d’une autre, par le parcours et l’expertise de Jason Zacko. C’est là son objectif.

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