Yaroslava Mahuchikh, la voix de l’Ukraine à Saint-Denis

Hayward Field, Eugene (Oregon)
Charléty et Saint-Denis, Paris (France)

L’Ukrainienne Yaroslava Mahuchikh est devenue, dimanche 4 août 2024, la nouvelle championne olympique du saut en hauteur. Elle a devancé la concurrence grâce à un saut à 2,02 mètres, un mois après avoir battu le record du monde de la discipline, déjà à Paris.

La guerre en Ukraine est entrée en 2024 dans sa troisième année. Piqués au Bürgenstock, dimanche 16 juin, les mots du présiden Volodymyr Zelenskyi gardaient le même son aigu et la même intonation profonde dans un contexte où la désolation est particulièrement pénétrante. La présence – puis le sourire en fin de journée – de l’homme d’État sur les hauteurs du lac des Quatre-Cantons à l’occasion de la conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine, dont la Suisse en a hérité l’organisation en 2023, a laissé un vif espoir en la capacité du monde démocratique à enclencher un processus de paix dans le pays. Ça, c’est ce qui se passe actuellement sur le front diplomatique.

Sur le terrain, l’inquiétude reste vive. La guerre dépasse largement les lignes de front à la frontière avec la Russie. Il y a quelques heures encore, un hôpital pédiatrique à Kiev a été pris pour cible, causant la mort de plusieurs enfants. Plus au centre, loin des rives de la mer d’Azov, les tensions sont un peu moins vives, mais la situation humanitaire sur place reste des plus précaires. Le centre névralgique de Dnipropetrovsk en offre un exemple; la ville est devenue au cours des dernières semaines l’une des principales destinations pour les habitants du Donbass fuyant les combats.

« Je me souviens même m’être redressée dans mon lit vers 3h30 avant de me rallonger, jusqu’à ce que nous ayons tous été surpris vers 4h30 »

Yaroslava Mahuchick, le matin de l’invasion russe en Ukraine

Yaroslava Mahuchick, dont les yeux étaient embués de larmes dimanche soir 7 juillet, est justement née en plein centre de Dnipro. Sa ville, elle la connait sur le bout des doigts. Pourtant, difficile, aujourd’hui, de la reconnaître comme au soir du 23 février, au crépuscule, lorsqu’à une heure plutôt tardive, elle s’en était allée dormir, dans la chambre de son appartement.

Ce ne sont pas les bombes qui réveillent la jeune femme le matin suivant. Aucune détonation n’a eu lieu dans sa ville au début de l’agression russe, principalement concentrée dans les régions limitrophes. Mais des missiles s’abattent au petit matin dans la capitale Kiev, puis, un peu plus tard, à Lviv, la plus grande ville de l’ouest du pays. La nouvelle des assauts russes dérange instantanément la quiétude de la couche. « C’était une nuit où je n’arrivais pas à dormir, raconte-t-elle. Je me souviens m’être endormie tard, avec des réveils en soubresauts assez fréquents. Je me souviens même m’être redressée dans mon lit vers 3h30 avant de me rallonger, jusqu’à ce que nous ayons tous été surpris vers 4h30. »

Yaroslava nous avait raconté son histoire il y a un peu moins de deux ans de cela, en marge des championnats du monde à Eugene en juillet 2022. Elle était debout, face à nous, comme ce dimanche soir, à la presse. Elle tenait alors, de la même manière, un drapeau ukrainien entre ses doigts, lui donnant l’impression de ne jamais s’en séparer. « La première bombe qui s’est abattue dans les environs semblait imaginaire. Ce n’est qu’assez tard que nous avons pris l’ampleur, avec mon compagnon, de la situation. Le premier réflexe a été d’appeler mon père pour savoir s’il allait bien. Le tout dans un mélange d’incompréhension et de forte incrédulité. »

Les différentes réactions de stupéfaction, mais aussi de sauve-qui-peut bouleversent instantanément. Hors des zones rouges, la jeune athlète de 20 ans cueille les informations d’où elles proviennent de façon brute et directe, sur les réseaux sociaux. Ses relations y partagent des messages de détresse. Mais ceux-ci croisant aussi parfois des réactions d’athlètes russes plus soulagés que la guerre ne les concerne pas, plutôt que choqués par la situation dramatique du moment. « Certaines et certains Russes, qui disputaient même les championnats russes à cet instant, se rassuraient entre eux que la guerre ne concernait que l’Ukraine. Et donc pas eux, lance froidement la jeune Ukrainienne. La compassion n’a pas été immédiate. Certaines réactions, prises avec plus de recul et face à la réalité d’hommes, femmes et enfants qui périssent sous les bombes, sont aujourd’hui inaudibles. »

« Nous sommes une génération d’Ukrainiens qui sommes en capacité de pardonner aux Russes »

Yaroslava Mahuchick, recordwoman du monde du saut en hauteur

Ces mots résonnent d’ailleurs d’autant plus, alors que d’autres athlètes du pays se sont longtemps désolées de ne pas recevoir suffisamment de soutien de la part de leurs homologues russes. Les athlètes russes et biélorusses qui avient été exclus des championnats du monde d’athlétisme à Eugene, puis à Budapest en 2023, auront cette année l’occasion de se défendre sous bannière neutre aux JO de Paris. Affronter des Russes ou non: Yaroslava, elle, reste au-dessus de cela. Trop jeune ou plus résiliente, elle a tenté de faire valoir sa force sur le sautoir plutôt qu’ailleurs. « Nous sommes une génération d’Ukrainiens qui sommes en capacité de pardonner aux Russes, explique-t-elle alors. Et je parle de tous les Russes car je sais que la grande majorité soutient la guerre. »

La jeune femme regrette aussi le silence total de ses anciennes amies russes, dont l’ancienne championne du monde en titre Mariya Lasitskene. « On ne se parle plus et elle n’a même pas pris le temps pour m’écrire si tout allait bien. Depuis le 24 février 2022, c’est silence radio. Cette attitude doit aussi nous permettre de briller sur le terrain. Personnellement, mon devoir a toujours été de défendre mon pays dans la spécialité qui est la mienne. Le reste n’a plus vraiment d’importance. »

En temps normal, Yaroslava s’entraîne chez elle, à Dnipro. « Nous possédons un magnifique stade. Mais actuellement, je m’entraîne là où c’est possible. » Le stade, lui, est encore intact, préservé de toute attaque. Mais le fouler n’est pas pour autant gage de sécurité. Ceci sans compter la difficulté de faire pleinement abstraction de souvenirs de temps plus heureux. « Depuis le 24 février 2022 et l’invasion de l’Ukraine, il a été très dur de se concentrer sur l’athlétisme », lance-t-elle en glissant le regard vers le drapeau qu’elle tenait à la hauteur de sa taille. Ceci dit, la jeune adulte n’a jamais abdiqué face à la détresse et aux difficultés.

Comprenez, la reprise des entraînements n’a pas été immédiate après la déclaration de guerre russe. Et quand, les premières occasions de s’y dédier se sont présentées début mars, absorber des heures d’entraînement était une tâche tout simplement impossible à relever. Ce qui n’a pourtant pas empêché Yaroslava de remporter des titres et les honneurs internationaux.

« J’avais initialement prévu de me transférer à Khmelnytskyi, dans l’ouest du pays mais le trafic commençait à fortement se congestionner »

Yaroslava Mahuchick, sur la route de l’exil

« Dès les premiers jours de combat, j’avais initialement prévu de me transférer à Khmelnytskyi, dans l’ouest du pays mais le trafic commençait à fortement se congestionner, explique-t-elle. Si l’on voulait réussir à rejoindre la Serbie, il fallait se résoudre à quitter le pays à travers la Moldavie. Un long périple qui a duré trois jours sur les routes, et en bus. » Elle y a laissé, sur place, son père et sa grand-mère qu’elle n’a revus qu’en octobre de l’année dernière lorsque, pour la première fois, elle est retournée chez elle. « Je sais qu’ils vivent dans le stress. Je lis les nouvelles tous les jours depuis l’étranger. La situation n’est pas optimale mais, à défaut de pouvoir faire plus, m’entraîner pour réussier est aussi ma manière de prouver que je ne les oublie pas. »

Belgrade – où elle avait remporté le titre mondial en indoor quelques mois juste après l’invasion de la Russie – n’était bien sûr qu’une étape du processus de reconstruction personnelle et symbolique. Le défi restait entier; encore fallait-il trouver une ville pour séjourner et un lieu pour s’entraîner. Sans compter que la jeune athlète a voyagé léger, à la fois contrainte et indice de l’urgence nécessaire pour quitter son pays. Avec elle, en passant la frontière moldave, ses documents ukrainiens et ses Spikes, des chaussures de course ultra-performantes. Elle a ainsi dû travailler avec du matériel de seconde main.

C’est pour parer à ces contretemps malheureux que World Athletics, la fédération internationale d’athlétisme, avait lancé un fonds de soutien aux athlètes ukrainiens pénalisés par les affrontements et la destruction de plusieurs infrastructures dans leur pays (lire dans l’encadré). L’objectif étant de garantir que les athlètes ukrainiens et leur encadrement puissent continuer à s’entraîner, à se qualifier et à participer aux championnats du monde après l’invasion, le fonds, d’un montant total de 220’000 dollars, alloue toujours des soutiens financiers pour l’accès à tout bien de subsistance, au matériel d’entraînement, aux voyages, au logement et aux camps de préparation.

C’est aussi grâce à cette aide apportée que la jeune Ukrainienne a pu se trouver d’autres pieds-à-terre pour parfaire sa préparation. Elle a pu acheter une maison en Belgique et assurer des camps d’entraînement proche de l’Ukraine, en Estonie et au Kirghizistan. La jeune femme se souviens aussi de ces premiers moments d’exil, à Belek, en Turquie, juste après avoir fui son pays. « Je me souviens avoir été mentalement épuisée avec une envie persistante de pleurer, explique-t-elle. Mais ma sœur était venue avec moi, c’étaient aussi les premiers moments de joie que nous partagions depuis que nous avions quitté l’Ukraine. »

« Ce n’est plus de l’espoir. C’est une certitude; il faut que je rentre chez moi »

Yaroslava Mahuchick, ambassadrice d’Ukraine

L’Ukraine, elle souhaite désormais y retourner le plus souvent possible. Elle promet de le faire ces prochains jours, maintenant que les Jeux Olympiques de Paris sont derrière elle. Elle le fera avec sa mère et sa sœur, longtemps restées logées en Allemagne. « Malgré quelques roquettes qui se sont abattues à Dnipro ces derniers mois, le stade est encore intact. Ça me laisse penser qu’un retour à long terme est envisageable, explique-t-elle. Ce n’est plus de l’espoir. C’est une certitude; il faut que je rentre chez moi. » Ce périple reste, toutefois, celui d’une ambassadrice aux sentiments profonds.

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