Une histoire de génétique: Binta Ndiaye a disputé ses premiers combats olympiques

Jeux Olympiques de Paris 2024
Grand Palais Éphémère, Champs de Mars

Au Grand Palais éphémère, sur les Champs de Mars, la ferveur française frappe fort et la clameur japonaise prend des coups. Dans la catégorie des -52kg, la quadruple championne du monde et championne olympique en titre Uta Abe est tombée au second tour face à l’Ouzbek Diyora Keldiyorova, sans doute le plus grand fracassement du début de la quinzaine olympique. À côté, la Lausannoise Binta Ndiaye a manqué de peu un coup de maître.

Elle n’a que 19 ans, mais dans la tête, elle semble disposer de quelques années d’expérience supplémentaire. Binta Ndiaye est un exemple de maîtrise de soi. Son visage témoigne la sérénité, sa sérénité sa patience, et sa patience découle d’une indubitable intelligence. À 19 ans, Binta est là où elle ne devrait pas être, selon le schéma de progression normal; elle a de l’avance sur son âge, sur sa catégorie, sur son expérience. À son jeune âge, elle pourrait dominer le circuit espoir. Au lieu de cela, elle a déjà disputé trois championnats du monde, dix Grands Slams, dont une finale perdue contre sa compatriote et première concurrente au niveau national – de dix ans son aînée -, et désormais ses premiers Jeux Olympiques.

Le développement et la progression de la Vaudoise, depuis longtemps entraînée par les sensei Hiroshi Katanishi et Tatsuto Shima, impressionnent. Elle ne séduit pas seulement les amateurs du vrai judo et les novices. Elle se fait progressivement un nom parmi les plus réputées de ses concurrentes. À Paris, elle a d’ailleurs affronté l’une d’entre elles: Gefen Primo, 24 ans et septième au classement mondial; une femme d’une rigueur impardonnable, puissante dans les bras et solide sur ses appuis. Si la jeune Israélienne a réussi à prendre le meilleur, aux points, face à Binta, elle a aussi manqué de se faire surprendre en début de combat et sur une très longue séquence au sol.

Face aux meilleures, Binta n’est jamais débordée, parfois menée au score mais jamais soumise à la puissance adverse. Contre toutes, elle impose une présence et une puissance de feu qui la rend imprévisible. « Il y en a très peu sur le circuit face auxquelles elle manque encore de poids pour l’emporter. » L’entraîneur national Dominique Hischier observe depuis longtemps le développement et l’évolution de la jeune Lausannoise. Il connait aussi, à force de voyager, la puissance de la concurrence internationale.

Il y a, bien sûr, dans le monde du judo féminin, des noms qui ne déçoivent généralement jamais. Presque jamais. La numéro une mondiale ouzbek Diyora Keldiyorova fait partie de celles-ci. La Française Amandine Buchard, la Kosovare Distria Krasniqi et l’Italienne Odette Giuffrida également. Puis, au sommet de la pyramide, présidait jusqu’ici la Japonaise Uta Abe, quadruple championne du monde et championne olympique en titre.

Uta Abe, Binde Ndiaye l’a affrontée une fois. Le combat a eu lieu plus tôt, en 2024, au Grand Slam d’Antalya, en Turquie. La Japonaise avait bien sûr marqué un ippon, après 52 secondes. Elle avait été beaucoup plus rapide et beaucoup plus précise sur les mains. des deux, la prise de kumi-kata – le geste technique qui permet d’asseoir son ascendant sur l’adversaire – lui était meilleure et arrivait, en conséquence, toujours à déclencher ses attaques en premier. Les deux premières, Binta les avait parfaitement contrées. La troisième lui a été décisive.

L’entourage de la Suissesse avait alors tiré certaines leçons: travailler la condition physique, ménager des périodes de relâchement entre des séances d’entraînement et de randoris durs et développer un esprit de combat plus offensif. « L’objectif est d’être toujours la première à attaquer, a assuré Binta après sa défaite face à Primo à Paris. Les meilleures n’ont généralement plus l’habitude qu’on les bouscule d’entrée de combat, aussi parce que peu prennent le risque de tomber au bout de quelques secondes. Mais c’est pourtant là qu’on peut se permettre de les déstabiliser. » Mais se sentir en confiance et accélérer quand il le faut, assurer beaucoup d’impact au corps à corps, être rapide et endurante à la fois, c’est – en réalité – le travail d’une carrière: et Binta n’a, encore une fois, que 19 ans.

Binta est une fille exceptionnellement talentueuse. Ces mots avaient été prononcés par Dominique Hischier los du Grand Slam d’Antalya fin mars. « Elle a aussi de très, très bonnes bases qui lui ont été inculquées par ses entraîneurs de club. Désormais, elle est entrée dans la phase où elle doit constamment aller chercher ses limites. On en a pas l’habitude quand on sort des catégories junior et s’en rendre compte peut aussi prendre du temps. Mais c’est une fille intelligente et je crois qu’elle sait déjà comment travailler pour arriver à les dépasser. » Pour parvenir à enrayer les génétiques, taillées pour le judo, un savoir-faire technique et tactique n’est pas suffisant; il s’agit, en réalité, de faire preuve d’un état d’esprit emprunt de courage et de confiance personnelle. Il est question, dans les enceintes olympiques surtout, de développer la culture du détail et de sortir, en permanence, de sa propre zone de confort. Un paramètre longtemps sous-estimé dans le sport de haut niveau.

Binta Ndiaye avait affronté la championne olympique en titre au Grand Slam d’Antalya fin mars. Quelques mois plus tard, la Japonaise Uta Abe a perdu son titre et Binta a fait ses tout débuts olympiques. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Antalya]

Binta vit décidément pour devenir championne du monde et championne olympique. Et pour elle, il n’y a pas d’échec possible. Mais, paradoxalement, elle ne pourra pas y parvenir seule. Si la jeune femme doit encore se prêter aux exigences de la compétition, elle doit aussi pouvoir bénéficier d’un environnement compétitif dans son entourage. C’est-à-dire au sein de l’Équipe de Suisse, mais pas seulement.

Nils Stump, sacré champion du monde en 2023 à Doha pour la première fois de l’histoire du judo suisse, est de ceux qui ont permis l’ouverture au monde. À 23 ans, il est le premier à avoir prouvé qu’à force de travail, la reconnaissance internationale est à portée de main. Et derrière lui, la délégation entière peut faire davantage preuve d’ambition et de détermination. Car le judo suisse a évolué depuis les temps désormais lointains de la médaille de bronze de Sergei Aschwanden à Pékin en 2008. « Aujourd’hui, on peut vivre du judo en Suisse. Ce n’est pas encore une carrière évidente pour tous, mais les perspectives existent, soutient Dominique Hischier. De mon temps, et de celui de Sergei, la réalité était différente. »

Au début des années 2000, il est vrai, le calendrier de compétition était plus réduit, les primes beaucoup plus faibles et les défraiements pour les voyages vers les lieux de compétition inexistants. « On peut penser judo au quotidien de nos jours. Aujourd’hui, mis à part les facteurs personnels et le professionnalisme qu’on s’impose, les conditions sont plus faciles. » Mais encore faut-il s’imposer la rigueur nécessaire. Et Binta fait partie de celles et ceux qui y travaillent avec application.

Elle commencera l’armée dans quatorze mois, avec deux autres filles du cadre national. Le département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) fournit, ici et aujourd’hui, une aide substantielle, ce qui n’était pas le cas il y a seulement quelques années. « La fédération suisse de judo soutient cette option, aussi car cela peut être une source de revenu supplémentaire pour le judoka sélectionné et l’entraîne à la rigueur nécessaire de la vie d’un sportif », poursuit l’entraîneur national suisse.

Pour Dominique Hischier, la situation est désormais claire: Binta est sur la voie de la réussite: elle en a la carrure. Et c’est déjà beaucoup. Il lui restera ainsi un dernier travail de maîtrise: celui de ne pas se laisser submerger par un trop-plein d’émotions négatives. Mais à ce jeu-là aussi, à Paris et durant toute l’année de qualification qu’elle a disputée à distance face à la Zürichoise Fabienne Kocher, Binta semble avoir franchi un premier palier de croissance dans ce sens.

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