Jeux Olympiques de Paris 2024
Maison Suisse, Varenne
Jeune et talentueuse, Audrey Gogniat a franchi le cercle fermé des athlètes suisses primés aux Jeux Olympiques. Arrivée troisième du tir à la carabine à air comprimé à 10 mètres, la Jurassienne est devenue, à 21 ans, la première médaillée suisse des Jeux de Paris. Venue de Châteauroux pour fêter son bronze, la jeune femme a aussi entrepris, depuis 24 heures, un long voyage à travers ses émotions.
Parce que c’est une histoire entre un père et sa fille. Parce que les larmes qui coulent sont encore celles d’une enfant. Parce que l’humilité dans la voix et l’innocence dans le regard trahissent le parcours hors-trajectoire de la jeune femme. Pour toutes ces raisons, par-delà l’évidente médaille de bronze qu’elle porte autour du cou depuis plus de 24 heures, Audrey Gogniat a marqué le public suisse à Paris.
Audrey a commencé le tir très jeune, à l’âge de sept ans, son père l’ayant initié à sa passion d’une vie. Pourtant, elle omet souvent de dire qu’elle s’est consacrée à cette passion à plein temps seulement en 2022, précisément lorsqu’elle a réalisé les cinq mois de son école de recrue. Il y a deux ans donc. Et en deux ans, elle a remporté un titre de championne du monde junior en 2023, une médaille de bronze aux championnats d’Europe cette année et désormais un bronze olympique pour ses premiers Jeux Olympiques à Paris. À bientôt 22 ans et une expérience des grands rendez-vous encore bien bleue, la jeune Jurassienne sait que son parcours est hors-norme. Engagée dans l’armée en tant que soldate 130 jours par an, elle allie cette rigueur de caractère et la précision du tir avec une sensibilité à fleur de peau.
Audrey ne le cache d’ailleurs pas: elle est particulièrement timide, d’autant plus lorsqu’elle reçoit les félicitations de la part du conseiller fédéral Ignazio Cassis en personne. Dans ces situations qu’elle n’imaginait pour rien au monde il y a encore quelques jours, elle sourit, et elle pleure. « C’est ma manière d’évacuer le trop-plein de joie qui m’habite », confie-t-elle, quelques minutes plus tard, dans un secteur privé de la Maison Suisse, près des Invalides. Rien de grave, donc.
Le Jura en fête
La jeune femme vient du Noirmont, dans le Jura. C’est son canton d’origine, et c’est surtout le canton de son père. Car Audrey sait qu’elle doit tout à qui elle est – et donc à qui la faite ainsi: son papa. Dans son discours, la famille endosse un rôle de refuge et d’exutoire, de réconfort mais aussi de surpassement. Mêmes mots pour décrire son petit canton du Jura. « De voir la présence de toutes les personnes qui m’ont soutenue et me soutiennent m’a permis de me rendre compte à quel point je n’ai jamais été seule dans mon aventure », a-t-elle lâché mardi soir.
Elle connaissait l’engouement de ses proches parents, celle de son cercle restreint au sein de son village natal. Mais elle connaissait un peu moins la ferveur présente dans l’ensemble de son canton d’origine et encore moins la fierté de ses compères de délégation, venus de toute la Suisse. Puis, elle ignorait complètement que la présidente de la Confédération lui adresserait une lettre signée des sept sages du Conseil fédéral pour remarquer son exploit. Il y a peut-être la naïveté des débuts qui s’exprime par l’émotion, une naïveté néanmoins toute excusée par l’humilité dont elle fait acte en toutes circonstances. Et parce que, de surcroît, elle était complètement immergée dans sa bulle sur le stand de tir de Châteauroux à 280 kilomètres du centre de Paris, le saut dans la réalité palpable des Jeux Olympiques en pleine capitale a été ressenti comme un choc.
C’est, bien sûr, dans la réussite et l’accomplissement qu’on est le plus à même de ressentir le respect des gens, et leur affection. Mais parce qu’il n’y a pas d’exploit sans prise de risque, qu’il n’y a pas de victoire sans peine et point de réussite sans chute, l’ouverture aux autres peut prendre plus de temps que prévu. Il y a justement cette phrase de Jean d’Ormesson que la jeune Noirmontaine dégaine en rafale.
Merci pour les roses, merci pour les épines. La vie n’est pas une fête perpétuelle. C’est une vallée de larmes mais c’est aussi une vallée de roses. Et si vous parlez des larmes, il ne faut pas oublier les roses et si vous parlez de roses, il ne faut pas oublier les larmes.
Jean d’Ormesson
Puis, vint la maîtrise de ses émotions. Lorsque l’Américaine Sagen Maddalena fut éliminée de la finale et reléguée à bonne distance du podium, Audrey n’a pas immédiatement fondu en larmes. Elle a repris sa carabine et lutté contre ses émotions jusqu’au terme de sa série. « J’ai travaillé si dur pour réussir et c’est le cas de le dire, lâche-t-elle. Les dernières années ont été si difficiles que je n’ai pas pu prendre cette finale comme une autre. Une finale olympique appelle à d’autres sentiments, d’autres manières de gérer la pression. Je n’ai jamais ressenti une telle adrénaline de ma vie. »
Retour à Châteauroux avant de retrouver la Suisse
Et parce qu’elle a donné beaucoup d’elle-même, sa médaille de bronze lui revient avant tout pour qui elle est. Pas pour ce qu’elle a fait. Sa bravoure, son calme, son honnêteté et son intelligence émotionnelle ont été récompensés dans l’opération. Être olympienne, c’est surtout ça.
À présent, laissons-la repartir dans ses confins avec sa fierté, sa médaille et son bout de Tour Eiffel dans les mains. Et laissons désormais ses larmes couler en tranquillité, car ce n’est pas la médaille autour du cou qui lui aura procuré le plus d’émotion. Mais bien le moment, où pour la première fois depuis son exploit, elle a pu prendre son père dans les bras. Laissons donc la magie se renouveler, encore une fois; nous n’y sommes pas conviés.
