Jeux Olympiques de Paris 2024
Pont Alexandre III
À 27 ans, la triathlète Julie Derron a remporté la médaille d’argent pour ses tout premiers Jeux Olympiques en carrière. À Paris, la Suissesse a terminé juste derrière la grandissime favorite française Cassandre Beaugrand. Son histoire, transitant par la Chine et sous la houle de son entraîneur Brett Sutton, se romance et se raconte ici-même: elle en vaut la chandelle.
On la surnomme Little Pistol. Ou plutôt: il la surnomme Little Pistol. Lui, c’est Brett Sutton, coach australien de Julie Derron depuis bientôt huit ans. Cet homme de valeurs, très expérimenté, fidèle à ses principes et à ses méthodes, a accompagné la triathlète suisse depuis ses débuts professionnels. Il l’a vue grandir, personnellement et en tant qu’athlète et a, depuis toujours, cru en sa force de caractère. Brett Sutton est aussi l’homme de l’ombre qui a bâti l’image et l’empire de Nicola Spirig.
« Brett est magique », a lâché dans la joie l’ancienne championne olympique dans le couloir longeant l’aire d’arrivée sur le pont Alexandre III à Paris. Nicola Spirig se souvient des années de préparation, difficiles et contraignantes, qui l’ont menée elle et son coach, au titre de championne olympique à Londres en 2012. Elle vante, depuis toujours, les méthodes diversifiées et adaptées à chaque athlète qui font la force de l’Australien. Ses 35 ans d’expérience dans le triathlon, sa connaissance et ses qualités humaines font de lui un entraîneur d’exception. De surcroît, il dispose d’un groupe d’entraînement soudé et compétitif. « Sa capacité à avoir des plans d’entraînement pour chaque fille est son plus grand atout, explique Spirig. Il n’aborde personne de la même manière et c’est ce qui renforce le sentiment de confiance auprès des athlètes. »

La présence de Nicola Spirig à l’arrivée de l’épreuve mercredi matin n’était pas le fruit d’un hasard; inspiration réelle pour de nombreuses athlètes suisses et internationales, Nicola est aussi la femme qui a, pour la première fois à Londres il y a douze ans, montré la voie du succès à la Suisse. Elle s’est, depuis une année, retirée de la compétition. Mais pas du triathlon, si bien qu’elle s’intéresse encore au monde de la compétition et au soutien des athlètes de haut niveau. Parmi eux, figure sans surprise Julie Derron. Julie est d’ailleurs une des protégées du clan Spirig. Sa personne et son audace séduisent. Sa première médaille pour sa première olympique, elle, impressionne.
Les deux femmes, Julie et Nicola, échangent beaucoup. Elles se comprennent aussi. Le plan d’entraînement fixé pour Julie Derron depuis plus de deux ans est relativement similaire à celui qui avait été élaboré pour Nicola Spirig à Londres. Ce qui signifie, dans la logique de fonctionnement de Brett Sutton, que le deux femmes sont résolument similaires dans leur approche aux grandes compétitions. Avec, pour l’heure, un résultat, lui aussi, similaire.
Minutieuse du plus petit détail
Julie Derron a passé une année de plaisir à s’entraîner, malgré les sacrifices et la fatigue. Et cela s’est ressenti. Rigoureuse dans son programme, elle n’a manqué aucun entraînement de toute l’année; sa constance n’est pas rare à un tel niveau mais elle témoigne surtout, ces derniers mois, qu’elle n’a jamais été freinée par les blessures ou un quelconque autre problème de santé. Sa dernière grande blessure remonte à février 2023. Une fracture de fatigue à la hanche l’avait tenue éloignée du sport pendant toute la première partie de la saison et avait, quelques semaines seulement, mis en péril sa qualification olympique.
Sa régularité est aussi sa routine; levée chaque matin à quatre heures, elle s’impose aussi, très tôt après le réveil, un plat de riz qu’elle mélange à une cuillère de miel pour le rendre plus sucré. Une habitude testée pendant plusieurs mois en Chine avec des experts de la science des aliments, et qui lui assure un bon équilibre alimentaire pour les entraînements ou les épreuves. Julie a également anticipé les moyens les plus efficaces pour atténuer la dureté des routes pavées en plein Paris. « Nous avons enfin également expérimenté des lunettes qui simulent la lumière bleue et stimulent l’éveil lorsque le soleil n’est pas encore levé », précise-t-elle. Un appareillage sophistiqué qu’elle a utilisé au petit matin du 31 juillet pour préparer sa course, alors qu’une bonne partie des concurrentes n’avaient pas encore quitté le village olympique.
Un détour de quatre mois par la Chine
Elle l’écrit elle-même de manière un peu stupéfaite dans un blog de Swiss Olympic: elle s’est soudain retrouvée à Yuxi, dans la province de Yunnan au sud-ouest de la Chine. Dans cette petite ville-préfecture relativement peu connue, elle a séjourné quatre mois dans un camp d’entraînement entre janvier et mai. Il faut dire que le groupe d’entraînement de Brett Sutton est large, et il compte en son sein pas moins d’une douzaine de triathlètes chinoises et chinois, entre autres venus spécialement d’Europe.
Le cadre a changé, pas les habitudes. Les rythmes y étaient élevés, les exigences renforcées. Aux deux heures de natation obligatoire en bassin couvert suivait le petit-déjeuner aux riz et au miel. Les instants du matin étaient les plus intenses mais aussi les plus utiles. Julie étant plus faible dans l’eau que sur terre, elle a profité du séjour pour apprendre aux côtés de ses compères chinoises, réputées être de redoutables nageuses. À leur flanc, elle assume avoir gagné 20 secondes sur la distance de natation olympique. « C’est ce qui peut faire la différence entre un Top 10 et une médaille », assurait-elle. Dans le torrent de la Seine, c’est peut-être là que Julie Derron a fait la différence.
Julie Derron a mis sa vie en pause pour préparer de la meilleure des manières ce 31 juillet. Une obsession née de l’annonce de sa non-qualification pour les JO de Tokyo en 2021 qu’elle avait bien mal vécue. Minutieuse du plus petit détail, elle a perfectionné son entraînement physique et mental et s’est assurée de n’échanger avec personne hors de son entourage avant son entrée en lice à Paris. Ceci afin d’éviter les mauvaises distractions. Sa discrétion était à la hauteur de son engagement total pour ses premiers Jeux et son enthousiasme à la concurrence des sacrifices faits pour atteindre le niveau qui est désormais le sien.
Vivre du triathlon n’est pas une évidence. Julie peut bien sûr le faire avec un peu plus de légèreté après avoir terminé, l’année dernière, son master en sciences alimentaires à l’EPF de Zurich. Mais cette voie appelle à une conscience professionnelle stricte. De longs entraînements pouvant aller jusqu’à cinq heures par jour en font partie, se restreindre et s’éloigner temporairement de son entourage le plus proche également. À voir néanmoins le sourire affiché par la triathlète à son arrivée sur le pont Alexandre III laisse pourtant naïvement croire qu’elle s’en est parfaitement accommodée. Famille et amis de longue date sans aucun doute aussi. Et si des doutes pouvaient subsister, une médaille olympique a aussi ce grand pouvoir de les dissiper.
Une famille de triathlètes
La famille Derron n’a jamais été très éloignée du triathlon. Elle est d’ailleurs certainement aussi proche du triathlon qu’elle ne l’est sentimentalement de la jeune Julie tant les deux sont noués ensemble. Avec un grand-père champion de Suisse de natation et les deux grandes soeurs ayant adhéré, elles aussi, à la fièvre du triathlon, Julie a grandi dans un environnement rythmé par les écumes et les dérailleurs. Michelle, la cadette des trois sœurs ne manque d’ailleurs jamais de rappeler que chacune des trois filles avait eu droit, très jeunes, à l’initiation au triathlon en marge du triathlon de Zurich. Michelle avait quatre ans. Nina et Julie étaient, de la même manière, encore enfants.
Durant leur jeunesse, les trois soeurs ont remportés de nombreuses courses, près d’une douzaine. Deux ont déjà rêvé de participer aux Jeux Olympiques, à Tokyo d’abord, à Paris ensuite. L’aînée Nina a, elle, émis un rêve parallèle: participer aux championnats du monde d’Iron Man à Hawai’i. Toujours est-il que les trois sœurs sont réunissent régulièrement lorsqu’il s’agit de partir s’entraîner en lac ou sur les routes, voire même en Chine. Et les trois bénéficieront toujours des conseils avisés de Brett Sutton.
