Jeux Olympiques de Paris 2024
La Défense Arena, Nanterre
Roman Mityukov est de ceux qui réalisent qu’ils sont aux Jeux Olympiques quand les Jeux sont finis. Médaillé de bronze sur 200 mètres dos, le Genevois peut désormais profiter de Paris et de ses alentours. L’adrénaline, elle, retombera plus tard.
Roman Mityukov est fier. Il le dit rarement mais, la médaille de bronze enroulée autour du cou, sa confession sonne comme une évidence. La saison a été longue. Elle a aussi été difficile par sa lourde intensité. Son encadrement avait bien sûr fait de Paris 2024 sa priorité absolue. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a renoncé aux dernières grandes compétitions qui ont eu lieu cette année. Sa fatigue est donc à la hauteur de l’effort fourni, à la fois pour renforcer sa puissance musculaire, mais aussi pour alimenter son expérience des grands rendez-vous.
Le jeune nageur s’impose d’ailleurs une grande discipline. Quand il entre dans un bassin, il ne se laisse pas aller à la demi-mesure. Jérémy Desplanches est le premier témoin. Depuis son retour à plein temps à Genève, il y a bientôt sept mois, il a remarqué les marques de fabrique qui font de Roman l’un des nageurs les plus prometteurs de sa génération. Son sens du détail est particulièrement développé. Et c’est sans doute ce qui le place aujourd’hui parmi les nageurs les plus prometteurs de Suisse.

Roman est un athlète différent des autres. Sur le plan personnel, il est plus timide et plus réservé que n’importe quel autre. Il aime le calme, la sérénité. Et il aime être seul; il est d’ailleurs de ces athlètes qui aiment garder le casque sur la tête jusque dans la chambre d’appel. Il est aussi de ceux qui assument ne pas avoir été dérangés par les piscines vides des Jeux de Tokyo. Très introverti il y a encore quelques années, il s’est progressivement ouvert aux autres nageurs de l’Équipe de Suisse. Aujourd’hui, l’amitié entre Roman et Jérémy est réelle.
Mais Roman surprend aussi par sa constance sur ces dernières années. Il n’est peut-être pas le plus rapide à chaque fois, mais il est le plus régulier dans ses temps et dans ses performances. « C’est ce qui fait sa plus grande force, soutient Jérémy Desplanches. On n’a pas besoin d’être le top scorer de l’année pour remporter une médaille olympique, mais on doit à coup sûr prouver d’être en mesure de rivaliser en tous temps contre les meilleurs. Et Roman n’a connu aucune faiblesse. Il n’a aucune baisse de régime depuis au moins trois ou quatre ans. » En Suisse, il est l’un des seuls à le démontrer. Ou peut-être le seul.
Pas un génie pur de la natation
Roman Mityukov n’a pas toujours été un génie de la natation. Durant ses années de jeunesse et jusqu’à ses 18 ans, il luttait même difficilement pour s’offrir le titre national sur ses distances de prédilection en Suisse. Mais depuis, un déclic a eu lieu, psychologique surtout. Après les championnats d’Europe de Glasgow et la première médaille d’or suisse remportée par Jérémy Desplanches, la natation suisse a franchi un palier. Avant cela, beaucoup ne pensaient pas la Suisse capable de réaliser de tels exploits. Mais Jérémy a fait évoluer les consciences collectives. Cela était particulièrement valable pour les nageurs qui ont intégré l’équipe nationale dans les mois qui ont suivi la réussite du Genevois. L’ambition y était beaucoup plus haute, la conscience de parvenir à des médailles et des titres internationaux aussi. « Quand j’ai commencé, je n’ai personnellement pas vécu cette tendance à l’encouragement comme aujourd’hui, assure Jérémy. J’étais en décalage avec les attentes de la plupart des cadres suisses mais j’ai toujours voulu prouver que c’était possible. » Les choses ont bien sûr évolué depuis et les réussites de Roman Mityukov ou encore de Noè Ponti en ont offert la preuve, à Tokyo en 2021, puis cette année à Paris.
Roman est de ceux qui matérialisent aujourd’hui ce changement de perspective. Se croyant incapable, avant 2018, de remplir les critères pour une qualification olympique, il se retrouve aujourd’hui médaillé olympique. « Je ne suis pas un talent pur comme les gens le disent, soupirera encore le jeune homme. J’ai dû beaucoup travaillé pour faire croire que j’en suis un. » Il a bien sûr raison sur un point: Roman est travailleur. Pour tout le reste, les gens ont raison.
Son attitude vis-à-vis de la réussite a réellement changé en cinq ans, et c’est ce qui fait aujourd’hui la différence. « Roman est allé beaucoup plus loin que ce qu’il pensait, persiste Jérémy Desplanches. Il a compris un jour qu’il avait une chance d’aller aux Jeux Olympiques, même minime, et il s’y est accroché. Beaucoup pourraient avoir cette lueur, mais peu le font réellement. » De telles prises de conscience sont susceptibles de doper les performances de manière durable. C’est alors à cet instant du développement personnel qu’intervient l’autre grand critère de réussite: le travail.

Bourreau de travail
Les deux nageurs, amis proches du même canton de Genève, louent les capacités des meilleurs à s’investir de façon déterminée dans leur travail de développement. Ils repèrent aussi ceux qui allient la maturité physique avec celle mentale, un essentiel de survie au plus haut niveau. Cette maturité globale est celle qui s’érige également en rempart de toutes les frustrations. Elle est ce puissant garde-fou qui permet de repartir à l’entraînement, plus dur et plus intense, lorsque le sentiment d’échec se répand trop loin. Roman a été, jusqu’à ses 18 ans, un nageur sujet à un complexe d’infériorité vis-à-vis de ses anciens concurrents. Chez lui, cette aigreur a néanmoins évolué, elle s’est transformée en une volonté incompressible de vaincre et triompher. La peur et la timidité ont laissé place à un plus grand égo.
Ce changement de vision et d’attitude peut advenir à tout âge, mais il peut aussi ne jamais émerger. C’est aussi le risque – sinon le plus grand – du sport de compétition. Nombreux sont les athlètes à persister pour les mauvaises raisons, nombreux sont aussi ceux à développer une mauvaise relation avec leur sport et leurs adversaires. Psychologiquement, certaines faiblesses sont destructrices. Apprendre à les corriger est un long travail de fond. Jérémy Desplanches, Noè Ponti et Roman Mityukov l’ont compris. Antonio Djakovic, Thierry Bollin et Lisa Mamié sont, quant à eux, sur la voie. Mais il reste encore une part de chemin à parcourir. Le remarquer, c’est aussi comprendre que tous ont le potentiel de figurer au plus haut niveau.
L’autodiscipline avant tout
Roman a d’abord été éduqué à faire des études. Cette année, avant de remporter sa médaille de bronze olympique, il a aussi terminé les trois années – et plus – de son bachelor en droit. Une auto-discipline entre les bancs universitaires et les bassins internationaux qui lui a permis de trouver un équilibre de vie optimal.
En parallèle, le jeune garçon a également eu une bonne éducation sportive. Ses parents l’ont parfaitement accompagné dans cette voie. Roman le dit: il a des proches compréhensifs, qui le canalisent lorsqu’il se met trop de pression sur les épaules. Et, surtout, ils lui font confiance. Il n’est pourtant pas issu d’une famille de grands sportifs. Il s’est passionné pour la natation et pour les épreuves de dos, une discipline qui force plus sur les jambes et appelle à une grande coordination. Il a choisi sa voie. Ou alors s’est-il laissé embarquer dans cette histoire un peu folle? Dans tous les cas, il y prend le plaisir de sa jeune vie.
