Jeux Olympiques de Paris 2024
Stade de France, Saint-Denis
Le système nerveux a été mis à rude épreuve pour les trois athlètes suisses à avoir découvert pour la première fois, à Paris, l’envergure des Jeux Olympiques. Julien Bonvin, Timothé Mumenthaler et Felix Svensson ont connu des premiers tours difficiles au Stade de France. Mais pour les trois, l’heure était avant tout à l’apprentissage.
Felix a toujours dit, cette saison, qu’il ne réfléchissait pas aux Jeux Olympiques. C’était définitivement sa manière de s’ôter toute la pression des derniers instants de qualification pour lesquels il était toujours un candidat crédible. Le Genevois a, il est vrai, pris connaissance tard de la décision définitive de sa participation aux Jeux. Il a connu, sans l’avouer pleinement, des instants d’impatience, de doutes et d’incertitude. Des moments particulièrement éprouvants pour le mental d’un athlète.
Il est d’ailleurs rare que cette tourmente laisse indifférent. Les psychologies sont impactées, tout comme la préparation physique qui subit un décalage forcé. Car au lieu de bénéficier d’un pic de forme pour les épreuves olympiques, celui-ci intervient un peu plus tôt pour venir soutenir l’objectif de qualification. C’est la raison pour laquelle plusieurs athlètes soutiennent être subitement pris de fatigue. Felix Svensson en fait partie. Le hurdler valaisan Julien Bonvin aussi. Tous deux ont appris leur qualification après les championnats suisses d’athlétisme pour lesquels, l’un et l’autre, ont battu leur record personnel. Les deux ont aussi échoué au premier tour, tout comme Timothé Mumenthaler qui, lui, arrivait pourtant avec le titre de champion d’Europe en titre. Pour ces trois Suisses, les raisons de ces contre-performances ne sont pas totalement surprenantes au regard de leur préparation peu optimale.
Felix a manqué son repêchage sur 200 mètres. En parallèle, ses espérances étaient élevées; même s’il s’agissait de ses premières Olympiades, et même si, au fond, il savait que les conditions n’étaient pas excellentes pour réaliser un premier exploit. À cet instant, naturellement, au fort sentiment de déception qui prédomine se rajoute une impression d’inachevé. Il évoque un sentiment de gêne ou de douleur – à la cuisse, dit-il – qui se substitue, en réalité, à la tension de l’attente et la pression de l’événement. Ces mirages, ces « douleurs fantômes » comme il les a nommées, ne sont pas surprenants. C’est en réalité un phénomène psychologique assez fréquent.
Dans les faits, Felix manquait d’énergie et de lucidité. Ses marques, celles qu’il a désormais l’habitude de repérer dans des grands championnats, n’étaient pas bien alignées. Sur la piste du Stade de France, le Genevois n’a pas pu réaliser son schéma de course comme il l’aurait souhaité. Sa vision des événements, ses projections d’avant-course, n’étaient pas celles-ci. Et il n’y a probablement rien de dramatique dans l’opération. Malgré ses 27 ans et ses deux départs dans de grandes compétitions internationales, Felix Svensson n’est pas encore tout à fait mature, et il n’était pas tout à fait prêt pour la parade olympique. Il s’en rendra pleinement compte à Los Angeles, en 2028, lorsque renforcé de sa première expérience à Paris, il assurera qu’il avait besoin, comme tout le monde, de temps pour passer au-delà des erreurs que l’on commet à chaque première fois.

La conscience du possible
Felix Svensson reste néanmoins fier. Il en a le droit, et il a bien sûr raison. Il vient de réaliser un souhait profond que beaucoup de jeunes athlètes partagent mais que sensiblement peu parviennent à concrétiser. Et puis, Felix s’est toujours battu, ces dix dernières années – autrement dit depuis ses dix-sept ans –, avec l’objectif affiché et avoué de vouloir défendre les couleurs de la Suisse et le nom de sa famille aux Jeux Olympiques. Sa fierté, aujourd’hui, ne se résume bien sûr pas à être un Olympien, un vrai. Elle découle de ce long combat qu’il a mené, parsemé de quelques joies et de très nombreuses remises en question, pour continuer à croire en ses rêves et à sa bonne étoile. Il a réussi à se faire une place parmi le concert d’athlètes qui composent l’un des sports les plus respectés et adulés des Jeux Olympiques et, qui plus est, dans une des disciplines les plus concurrentielles que l’athlétisme connaît de nos jours. « J’ai compris et réalisé cela il y a quelques jours seulement. Et c’est déjà pas mal », expliquait-il.
Croire en soi n’est pas donné à tout le monde. C’est un processus dur, long et essentiel pour le développement. Certains ont réussi à construire cette confiance naturellement. D’autres ont soudainement, à force de préparation mentale, pris conscience que leur valeur était estimable. Il est peu dire que la puissance psychologique de Felix Svensson a évolué en cours de saison. L’idée qu’il avait de lui-même en début d’année n’est plus la même aujourd’hui; en quelques mois, il a appris à s’élever au rang d’athlète de classe internationale, aligné dans les plus grandes courses et dans les plus grands championnats, habitué à non plus défendre son seul honneur, mais aussi celui de la Suisse dans le concert des nations sportives.
Ce nouveau statut, Felix l’a embrassé en quelques courses seulement, au meeting de Genève d’abord, aux championnats suisses ensuite. À Winterthur, cette prise de conscience a même opéré en pleine course lorsque, photos à l’appui, on le voit casser la ligne à bout d’effort pour établir son nouveau record personnel à 20“30. « J’ai eu ce déclic sur l’instant. Je l’ai fait sans réfléchir, explique-t-il. Mais cela ne serait jamais arrivé sans la conscience du possible. Sans la conscience qu’avec un simple geste, je pouvais me qualifier pour les Jeux Olympiques. » Cette conscience est en réalité subconscience, une sorte de magie qui n’en est pas une.

Fierté familiale
Mais Felix a aussi beaucoup manqué de confiance ces deux dernières semaines. Il l’avoue sans ambage. Comme pour toute bonne nouvelle arrivée à la hâte, il a eu de la peine à pleinement s’en accommoder. Ces ressentis ambivalents, toute la famille Svensson les a déjà ressentis à des instants divers. La maman Frida a déjà connu les Jeux Olympiques. C’était il y a 32 ans, en 1992, au stade de Montjuic à Barcelone. Elle y avait terminé à une honorable quatorzième place, éliminée en demi-finales du 400 mètres haies. Son père Jonas était, quant à lui, un grand joueur de tennis, ancien numéro 10 mondial, deux fois demi-finaliste à Roland Garros et quart de finaliste à l’Open d’Australie en 1989. Les pressions contraires et contradictoires du haut niveau, ils les ont ainsi connues l’un et l’autre, les leçons tirées des mauvaises expériences également.
Felix Svensson a grandi dans ce cadre familial particulièrement sculpté pour le sport de haut niveau. Il a aussi grandi en Suède, puis en Suisse dans un cadre de vie à la Scandinave, pragmatique et réaliste. C’est aussi sur initiative de sa mère qu’un club d’athlétisme a vu le jour à Versoix, à quelques encablures de Genève. « Mes parents ont pris une très grande place dans ma progression personnelle. J’ai hérité de leur état d’esprit toujours positif et orienté vers la progression. Avec eux, j’ai toujours su qu’un jour je trouverai la solution pour me qualifier à des Jeux Olympiques avec la Suisse. Si ce n’était pas à Paris cette année, cela aurait certainement été à Los Angeles dans quatre ans. »
Les deux parents, tous deux présents au Stade de France, lui ont bien sûr transmis le calme et la patience qui les animent. Ils lui ont également appris à maîtriser ses propres émotions. Ne pas se laisser emporter par la grandeur de l’événement, par le stade rempli à 70’000 spectateurs, le bruit assourdissant dans son enceinte, ou encore l’ampleur des à-côtés est une des leçons principales. Prendre chaque expérience comme un nouvel apprentissage en est une autre. « Je me rends compte de la richesse de ma propre situation », clamait-il. Grâce à l’expérience acquise par ses parents, Felix Svensson a déjà tout pour jeter les bases de ses prochains Jeux. Il en est d’ailleurs convaincu: à Los Angeles, il sera parmi les sprinters suisses à concourir pour une finale olympique. Son approche mentale y sera encore meilleure.
