Nemzeti Atlétikai Központ, Budapest
Stade de France, Paris
À Paris, sur une piste toute nouvelle, Letsile Tebogo est devenu le premier athlète du Botswana à être sacré champion olympique. Son titre au Stade de France contribue encore plus à élever la position du sprint en Afrique. Celle-ci s’est déjà élevée à un niveau jamais vu auparavant. Et le Botswana, comme le Kenya, peuvent tout particulièrement en profiter.
Letsile Tebogo est un garçon très calme, et même s’il n’a que 21 ans, ça ne ressemble pas à de la timidité. Il est lucide, juste et passionné lorsqu’il s’agit de répondre aux questions parfois intrusives de journalistes. Le Botswanais semble d’ailleurs apprécier l’exercice, sans doute parce qu’il s’est imposé une règle implicite: il ne parle jamais en son nom, mais en celui de son pays.
Le jeune homme disputait, à Paris, ses premiers Jeux Olympiques après avoir déjà été double médaillé mondial à Budapest l’année passée. Son évolution est fulgurante; alors qu’il n’avait pas réussi à atteindre la finale sur la ligne droite aux championnats du monde d’Eugene en 2022, ses performances n’ont cessé de croître. Si bien qu’à Budapest déjà, tout le monde le voyait sur le podium. Mais peu auraient imaginé, qu’une année plus tard, il monterait sur la plus haute marche du podium olympique. Mais lui, bien sûr, s’en sentait capable. Désigné porte-drapeau de son pays à Paris, il est aussi entré sur la piste avec toute la détermination que l’on peut lire sur un visage de futur champion. À aucun moment, le garçon ne s’est dit submergé par la pression. «Tout est posé sur un papier, ma stratégie de course, mon plan d’attaque, mon approche. Je dois être concentré, pas stressé», assurait-il avant sa finale.
Letsile a longtemps prié avant d’entrer pour la toute première fois sur la piste, parce que chez lui, au Botswana, c’est ce qu’il faut faire à chaque grand instant. Et puisqu’il est croyant, ce rituel l’aide à rester concentré. Son entraîneur KDB (pour Kebonyemodisa ‘Dose’ Mosimanyane) vient ensuite le voir, et un autre cérémonial commence. Il travaille sa respiration et fait glisser le bout de ses doigts sur chacune des lettres floquées sur son maillot.
«Ma grand-mère et mon entraîneur ont été complémentaires et je suis reconnaissant de ce que l’un et l’autre ont fait pour moi»
Letsile Tebogo, champion olympique du 200m
Letsile Tebogo a grandi à Gaborone, et il y réside toujours. Il a d’ailleurs toujours été un coureur robuste et rapide, des caractéristiques qui lui ont beaucoup servi quand il a commencé à jouer pour le club local de football. Parfois positionné en attaquant de pointe, mais le plus souvent sur l’aile, il était souvent réticent à tenir sa position. Il adorait néanmoins déposer ses adversaires en situation de contre-attaque. Mais les sports d’équipe étaient trop peu pour le garçon; en 2016, à 13 ans, il choisit de changer de voie et commence à se rêver en sprinteur d’élite. Dans ce domaine-ci, le Botswanais pouvait au moins garder le contrôle sur ses propres performances. « Au football, quand un joueur sur les onze déraille, c’est toute l’équipe qui déraille. J’aime pas beaucoup ça. Je préfère savoir que je suis le seul responsable de ce qu’il se passe sur la piste.»
Mais au-delà des préférences, Letsile a trouvé dans l’athlétisme un second père en la personne de son entraîneur. Pour ce jeune garçon ayant surtout grandi aux côtés de sa grand-mère, KDB a été la personne qui l’aura le plus soutenu dès ses 15 ans. La présence du Botswana en finale des JO à Saint-Denis est donc aussi son œuvre. «Ma grand-mère et mon entraîneur ont été complémentaires et je suis si reconnaissant de ce que l’un et l’autre ont fait pour moi, et pour ma carrière. Mon coach a été très patient avec moi, je lui dois la plupart de mes réussites.»
L’athlétisme n’est pas le sport le plus populaire au Botswana
La fédération d’athlétisme est née six ans après l’indépendance du Botswana, en 1972, dans une école secondaire de Gaborone. Longtemps reconnu pour leurs compétences sur les longs sprints et les épreuves de moyenne distance – en somme, toutes les épreuves allant du 400m au 1500m –, les athlètes du pays comptent plusieurs grandes réussites sur le plan international: Amantle Montsho a été champion du monde sur 400m à Daegu en 2011, Nijel Amos médaillé d’argent sur 800m aux Jeux Olympiques de Londres en 2012, et Isaac Makwala est considéré comme l’un des meilleur sprinteurs au monde sur les longues distances. Des athlètes, au Botswana, il y en a. Mais ils ne parviennent pas tous à atteindre le plus haut niveau.
Dans ce contexte, le président de la fédération botswanaise d’athlétisme, la BAA, Oabona Theetso s’était longtemps dit déçu du nombre d’athlètes en ordre de se qualifier pour les grandes compétitions, celles qui comptent à l’international. Le plus inquiétant, selon lui, était le très net déclin du nombre d’athlètes féminines admises, ces dernières années, dans les délégations. Aux Mondiaux de Budapest, en 2023, cinq athlètes du pays étaient en lice, dont une femme. À Paris, ce nombre a augmenté à douze. Mais Oratile Nowe, battue au repêchage sur 800 mètres, est restée la seule athlète qualifiée pour les épreuves d’athlétisme. Une situation un peu inconfortable pour les représentants de la BAA. «Nous devrons mieux travailler pour assurer une délégation plus fournie d’athlètes pour les prochaines grandes compétitions, avait assuré Oabona Theetso. Et cela doit passer par l’organisation de plus de meetings sur notre territoire.»
L’année dernière, le Botswana avait néanmoins fait un pas en avant, structurellement parlant. En avril 2023, Gaborone a organisé un meeting du World Athletics Continental Gold Tour, une première dans le sud de l’Afrique. Sur le continent, ces grands meetings n’aveint eu lieu, pour l’instant, qu’au Kenya. Toutefois, pour parvenir à augmenter la tenue d’événements sur sol botswanais, la volonté seule ne suffit pas. Selon un média local, la fédération d’athlétisme au Botswana dépend de la Commission nationale du Sport (BNSC) pour la mise à disposition d’infrastructures, et plus particulièrement de stades, où l’athlétisme n’y trouve pas facilement sa place. Selon le journal Mmegi, la qualité des pistes dans les stades ne serait par ailleurs pas suffisamment aux normes pour permettre aux athlètes d’assurer une qualification dans les grandes compétitions dans des conditions acceptables.
«Toute l’Afrique s’est remise à croire au sprint»
Ferdinand Omanyala, détenteur du record d’Afrique du 100m
Ailleurs, les écoles, à Good Hope par exemple, ont aussi connu des problèmes de disponibilités d’entraîneurs. Jusqu’en 2021, aucune délégation de jeunes athlètes n’avait d’ailleurs participé à aucune compétition internationale. Une délégation du Botswana avait même échoué à voyager jusqu’à Yokohama, au Japon, pour participer aux championnats du monde de relais en 2019 – ce qui avait valu à la fédération d’athlétisme une amende de la part de World Athletics pour non-présentation d’une équipe. Depuis, les choses évoluent, même timidement. Et paradoxalement, c’est le titre olympique de l’Indien Neeraj Chopra aux Jeux Olympiques de Tokyo qui avait permis d’insuffler une nouvelle dynamique au sein du pays. En tant que pays en voie de développement, le Botswana se sent particulièrement proche de l’Inde, et cela se ressent dans des domaines très divers, par-delà même les relations politiques et économiques amicales que les deux pays peuvent entretenir. Aujourd’hui, la situation est, bien sûr, meilleure et le pays peut désormais compter sur un autre effet d’émulation initié par Letsile Tebogo, l’enfant du pays.
Le pays a toujours été – et l’est d’ailleurs toujours – à la recherche d’une dynamique positive. Dans ce contexte, la médaille d’or de Tebogo à Paris sera décisive, de la même façon que le record d’Afrique de Ferdinand Omanyala sur 100m en 2021 avait dopé la volonté des jeunes Kényans de participer au Kip Keno Classic, l’autre étape du Continental Tour organisée en Afrique. «Il y a eu des moments où j’ai souhaité tout laissé tomber, racontait d’ailleurs le Kényan (28 ans). Et tout d’un coup, j’ai pu aller aux Jeux Olympiques, j’ai couru des records nationaux, un record d’Afrique et j’ai remporté une étape de la Diamond League à Monaco. Les gens ont commencé à croire en moi et tout le Kenya s’est remis à croire au sprint.»

L’Afrique du sprint en plein essor
Le Namibien Frankie Fredericks avait été le premier Africain à parvenir à remporter une médaille mondiale sur 200 mètres en 1991 à Tokyo, et le premier en or deux ans plus tard. Depuis, ils ne sont que trois à être parvenus à inscrire leur nom au palmarès de la discipline; le Nigérian Francis Obikwelu (avant de prendre la nationalité portugaise) et les Sud-Africains Anaso Jobodwana et Wayde van Niekerk. Letsile est, depuis quelques mois déjà, entré dans ce cercle très fermé. «J’ai beaucoup puisé mon inspiration auprès de Wayde et d’Anaso: je n’avais jamais vu de courses de Frankie auparavant. Wayde m’a virtuellement poussé à venir m’entraîner chaque matin à Gaborone; en devenant un jour vice-champion du monde (2017), un athlète provenant d’un pays voisin au mien, il m’a donné la conviction que tout était possible pour moi aussi. Et maintenant, je suis à sa place.»
Né en 2003, Letsile Tebogo n’a pas connu les plus grands athlètes de l’histoire de son continent. Ses seules références sont donc celles de sa très récente jeunesse. Lorsque Usain Bolt a réalisé son double record du monde en 2009 à Berlin, Letsile n’avait que six ans. «Usain Bolt aurait été mon idole très jeune si, enfant, je m’étais intéressé plus tôt à l’athlétisme. À l’époque, nous n’étions pas nombreux à nous passionner des réussites du sprint mondial. Moi, je suis entré sur le tard. Mais les choses sont en train de bouger.»
«La perspective de l’Afrique, continent des coureurs de longue distance, va petit à petit disparaître»
Letsile Tebogo
«La montée du sprint en Afrique est spectaculaire depuis plusieurs années, assurait le Kényan Ferdinand Omanyala. Nous avons plein d’enfants et ils viennent de très loin. Le Kenya ayant toujours été un pays de fondeurs, je suis heureux de pouvoir contribuer à changer un peu les mentalités. Avec sa médaille d’or olympique, Letsile va donner une impulsion encore plus grande ces prochaines années.»
Ferdinand Omanyala n’était pas représenté en finale du 200 mètres à Paris. En revanche, trois autres Africains, en plus de Letsile Tebogo, étaient parvenus à s’assurer un bloc. En parvenant à atteindre la finale ensemble, Letsile Tebogo, Joseph Fahnbulleh (Libéria), et les deux représentants de la Zambie Tapiwanashe Makarawu et Makanakaishe Charamba ont bien sûr marqué un renouveau dans le sprint africain. «La perspective de l’Afrique, continent des coureurs de longue distance, va petit à petit disparaître, assure le désormais multi-médaillé mondial et nouveau champion olympique. Ce sera un développement sur le long terme, il y aura aussi une part de sacrifices, mais je crois en la présence de Botswanais, entre autres, dans le sprint mondial.» À Paris, l’athlétisme africain est dès lors peut-être parvenu à un tournant.
