Jeux Olympiques de Paris 2024
Maison Suisse, Varenne
C’est une question de longévité. C’est aussi une question de caractère. Si Steve Guerdat a atteint cette aura auprès de la communauté suisse et au-delà, ce n’est pas uniquement pour ses performances et celles de Dynamix de Belheme, son Selle-Français. Leur deuxième médaille olympique, après celle en or conquise à Londres en 2012, renforce bien sûr leur statut de légendes nationales des carrières. Mais les Guerdat ont cela de sympathique qu’ils ne prennent jamais rien pour eux; leurs réussites sont avant tout celles des autres. Steve est, plus particulièrement, un homme affable, doté de cette simplicité qui n’a cessé de se renforcer les années et l’expérience des courses d’obstacle passant.
Aujourd’hui, il se rend compte davantage à quel point le monde de la compétition est un milieu marqué par l’égo et par cette pointe d’égoïsme qui accompagne chaque athlète. Il se rend aussi compte des efforts parfois lourds que demande la quête d’une médaille aux Jeux Olympiques. Des sacrifices humains, parfois, qui poussent à penser à soi-même avant les autres. Il n’y a rien de réellement évident dans la conquête d’un titre international, même quand le talent parle pour lui-même. Et Steve Guerdat en tire les apprentissages seulement maintenant, à passés 42 ans. « Il y a un quelque chose d’étrange dans notre sport: pouvoir remporter à deux reprises une médaille olympique est un phénomène vraiment singulier, alors même que je suis devenu plus vieux depuis la dernière, explique-t-il. Plus jeune, je pensais les médailles plus accessibles. Et puis, il a fallu que j’en gagne une deuxième pour que je me rende compte que non. »
Le mérite est entier pour le cavalier, pour les chevaux, pour toute la famille Guerdat, et pour ce sport si particulier qu’il vénère tant et pour lequel il a pratiquement tout donné jusqu’à présent. « Je crois qu’avec les années qui passent on se rend vraiment compte à quel point ces médailles sont chères. Les carrières sportives sont faites de ça: on s’habitue parfois à des choses qui ne sont pas naturelles. Aujourd’hui, j’apprends que quand on a la chance et le bonheur d’en avoir une autour du cou, il faut savoir en profiter. » Steve ne le dit pas ouvertement, mais par savoir en profiter, il entend avant tout de passer plus de temps auprès de sa famille, et un peu moins auprès de ses écuries.
Life changing Medal
Steve Guerdat a toujours dit que les chevaux faisaient partie de sa famille. Ils ont toujours été au centre de ses préoccupations. Un centre que lui et son entourage n’ont presque jamais occupé. Mais les choses ont changé depuis quelques années. Dans son haras d’Egg, dans le canton de Zürich, ses 50 chevaux ne sont plus les seuls à partager sa vie. Sa femme Fanny et sa petite fille Ella, née en 2021, occupent désormais une place que personne d’autre n’avait jamais osé prendre.
Jusqu’ici, ce sont plus de quarante semaines sur une année civile que Steve est en compétition dans le monde entier. Des pauses en famille sont d’ailleurs assez rares. Mais la nouvelle médaille olympique peut changer la donne. Si sa femme était à Versailles pour l’admirer, pour lui serrer les coudes, lui prêter l’oreille, voire lui relever la tête dans les moments où il en avait besoin – plus particulièrement après la déconvenue par équipes –, elle est aussi présente pour lui rappeler que la vie n’est pas seulement faite de l’adrénaline et de l’effervescence des courses, mais aussi de ces instants de calme passés en intimité.
En 2012, lorsque Steve Guerdat remporta la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Londres, en montant son hongre Selle-Français de saut d’obstacles Nino des Buissonnets, le Jurassien était entré dans une nouvelle dimension. Sa vie de cavalier compétiteur avait soudain pris beaucoup plus de sens. Au lieu de le relâcher, elle l’avait poussé encore plus à monter sa dizaine de chevaux de compétition dans son domaine qui n’était, à l’époque, pas celui sis près d’Uster. « Cette médaille a changé ma vie. Mais j’ai compris avec le temps que je n’ai pas assez pris le temps de comprendre ce que cette victoire signifiait pour moi. »
Il n’a pas exactement fallu douze ans de réflexion à Steve pour qu’il s’aperçoive de cette réalité. Les déceptions successives aux JO de Rio en 2016, puis à ceux de Tokyo en 2021 y avaient déjà grandement contribué. Et puis, Steve a aussi compris le changement de vie qui s’est opéré en douze ans; à l’heure de son titre olympique à Londres, il n’avait personne ou presque avec qui fêter cette médaille à la maison. Il venait d’atteindre la trentaine, était célibataire et se dévouait presque exclusivement à ses juments qui étaient alors ses seules compagnes de vie. Aujourd’hui, Steve Guerdat ne veut pas laisser passer l’opportunité de prendre le recul nécessaire pour savourer ces quelques instants de bonheur après des années de sacrifices physiques et humains. « En réalité, je veux prendre le temps de créer des souvenirs heureux à trois, explique-t-il. Qu’ils voient en moi la beauté de ma personne et non, comme cela a pu être souvent le cas, mes larmes de fatigue et mes remises en question. »
Bien entendu, Steve Guerdat est aussi, par son discours, l’exemple que les réussites sportives ont un prix. Il est la démonstration qu’on peut pleurer à cause des déconvenues, des erreurs ou des défaites sportives. Mais ces larmes sont parfois aussi confondues avec le sentiment, plus douloureux, d’absence d’un homme auprès des siens. « Je suis réaliste: j’ai parfois trop la tête dans le guidon. Je n’ai pas toujours été facile. Mais j’ai une chance inouïe d’avoir la meilleure famille que je puisse souhaiter, qui connait mes bons côtés et qui comprend, malgré tout, qu’elle est proche de mon cœur. Je rêve d’une médaille qui appellerait à moins de sacrifices en termes de temps. Parce que la famille, elle, ne vous laissera jamais seul. »

Tel père, tel fils
Dans ses choix d’équilibre entre la carrière et la famille, Steve Guerdat suit, en réalité, la même voie qu’avait empruntée son père Philippe il y a plus de trente ans. Jurassien de Bassecourt, Philippe Guerdat avait aussi connu les Jeux Olympiques et une carrière de cavalier à succès entre 1974 et le milieu des années 1990. Mais il avait décidé, après quinze ans de tournée dans les compétitions mondiales, de mettre un terme à sa carrière sportive. « C’était aussi un choix personnel. Je n’ai quasiment pas vu mes deux enfants grandir jusqu’à leurs treize ans parce que j’étais très souvent en concours. Si j’avais continué à ce rythme, je l’aurais regretté tout ma vie », avait-il déclaré, il y a cinq ans, dans une interview avec le magazine Grandprix.
Comme son père, Steve Guerdat semble d’autant plus passionné par ses chevaux que par la compétition pure. Comme son père, il prend un grand plaisir à concourir et partage un rêve olympique qu’il a, ici aussi, sans doute hérité de son paternel. Cette passion à 360 degrés pour l’équitation est justement ce qui n’a jamais empêché Philippe Guerdat de rester actif dans son sport de prédilection, et à haut niveau. Avec le temps, il a simplement appris à s’asseoir derrière la barrière des entraîneurs, et non plus sur la selle de son cheval.
Philippe Guerdat a toujours accompagné son fils dans sa progression et partout où le vent l’amenait. En 2000, alors qu’il venait d’accepter le poste de sélectionneur des juniors et jeunes cavaliers suisses aux côtés de Jürg Notz, il a même été l’homme de providence qui a permis à Steve de disputer ses premières grandes compétitions sous les chemises et vestes floquées au motif de l’Équipe de Suisse. Leur chemin s’étaient alors un temps séparés quelques années plus tard lorsque Steve Guerdat avait émigré à Valkenswaard, aux Pays-Bas, auprès de Jan Tops, marchand de chevaux et organisateur de concours. Dès lors, père et fils Guerdat ne se sont plus jamais retrouvés ensemble dans le cadre de l’Équipe de Suisse. Mais, d’une manière ou d’autre, ils ont toujours trouvé le moyen de vivre ensemble les Jeux Olympiques.
Depuis le début des années 2000, Philippe Guerdat a, en effet, entraîné plusieurs cavaliers internationaux et assumé un rôle de sélectionneurs dans plusieurs grandes fédérations nationales équestres. Il est notamment passé par l’Équipe d’Espagne en 2003, celle d’Ukraine entre 2006, celle de Belgique en 2009 – avec laquelle il a vécu les Jeux Olympiques de Londres en 2012 –, puis celle de France jusqu’en 2018. Au-delà des réussites sportives, Philippe Guerdat était aussi parvenu à faire émerger de nombreuses nouvelles têtes au plus haut niveau et à élargir les rangs de l’Équipe de France, réputée pour son grand vivier et son attachement à l’excellence.
Cette année, à Paris, le Jurassien de 72 ans a vécu ses troisièmes Jeux Olympiques tout comme son fils. Philippe en tant que sélectionneur, Steve en tant que cavalier au statut de favori. Remercié par la France en 2018, Philippe Guerdat n’avait pas tardé à retrouvé un engagement avec une autre équipe nationale de premier plan, et c’est avec le Brésil qu’il s’est engagé depuis 2019. Et c’est cette proximité père-fils – même s’ils ne dorment pas dans les mêmes dortoirs – qui renforce, chez Steve, le sentiment d’importance de la proximité avec sa famille rapprochée. « J’aime à dire qu’avec mon père, nous avons une vraie relation père-fils. Nous ne parlons pas uniquement de sport mais plus de ce qu’un père et son fils peuvent et doivent se dire, saluait Steve Guerdat lors de la fête de sa médaille à la Maison Suisse. Je suis évidemment très heureux qu’il ait été là avec moi. Il a été présent tout au long de ma vie, tout au long de ma carrière et c’est évidemment aussi une personne très importante dans la conquête de cette médaille. Mon père fait partie des premiers qui m’ont accompagné quand tout n’allait pas bien ». Il doit bien sûr aussi être des premiers à fêter avec lui quand tout va pour le mieux.

