Jeux Paralympiques de Paris 2024
Saint-Quentin-en-Yvelines
Trop-plein d’émotion au vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines après la performance remarquable de Flurina Rigling. Avec 2,7 secondes d’avance sur son adversaire, la Zurichoise s’est adjugée le bronze lors de la poursuite individuelle du 3000 mètres. Il s’agit de la première médaille olympique de sa carrière, pour sa première participation.
Pour certains, c’est une preuve de résilience, pour d’autres une œuvre de fulgurance. Flurina Rigling a toujours été une sportive accomplie, et ce malgré ses malformations natales aux deux mains et aux deux pieds. Depuis sa jeunesse, dans les grands espaces que lui permettait la campagne zurichoise, à Hedingen, elle s’est toujours intéressée à l’air extérieur. Elle n’a jamais refusé la confrontation avec son propre handicap. Elle a appris à nager, à rouler et à naviguer. Elle aurait aussi pu citer la course à pied comme discipline de découverte, alors même que ses pieds n’ont jamais été adaptés pour les moyennes ou longues distances. Peu importe les difficultés ou les manières de les appréhender, avec ou sans aide extérieure, Flurina a toujours embrassé le sport dans plus vaste diversité, déterminée à faire la différence.
Flurina a commencé le cyclisme il y a cinq ans. Elle est certes déjà montée sur un vélo depuis ses premières années de vie, mais elle n’avait jamais vraiment saisi le potentiel de développement que pouvait lui offrir la discipline. Elle a débuté le spinning à l’université et a progressivement essayé de reproduire l’effort sur un vrai vélo, en piste comme sur route. Une rencontre avec Daniel Hirs, alors entraîneur national de paracyclisme, l’a rapidement convaincue de son choix de carrière sportive. « Je cherchais des solutions, explique-t-elle. Et Daniel m’a filé un vélo pour tester mes sensations lorsqu’il est, un jour, venu me voir à Hedingen. Je me sentais bien et sa fascination pour le cyclisme m’a vraiment poussée à apprécier le moment. »
Le processus de découverte, s’il n’a pas été long, n’a pas été des plus simples non plus. L’appréhension du vélo est, de fait, toujours présente dans un coin de sa tête. On ne s’y habitue jamais vraiment lorsqu’on ne dispose qu’un doigt à chaque main et qu’un orteil à chaque pied. Cela peut donc sembler paradoxal: avoir l’appréhension d’une discipline qui la porte sur une des trois marches du podium paralympique.
La véritable fulgurance vient certainement de sa capacité à s’adapter à toutes les situations et à écouter ses envies. Elle s’ajoute à ce ban de résilience et de détermination qui, ensemble, repoussent toutes les frontières du possible. S’engager dans le cyclisme, en faire une passion et se laisser prendre par ses lancinements parfois incessants, était un choix réfléchi. Son entourage l’a d’ailleurs beaucoup soutenue. « Ils ont fait bien plus que ça, explique-t-elle. Ils m’ont façonnée comme je suis, m’ont aidé à embrasser mon nouveau vélo et m’ont poussée à vivre de ce privilège que j’ai de pouvoir m’épanouir sur deux roues. »

Une enfance à la ferme
Flurina Rigling est bien plus qu’une simple cycliste; c’est une femme aux multiples visions, marquées par la curiosité et l’esprit de découverte qui s’étend bien au-delà des frontières du sport. Elle explore le monde des possibles, comme le monde lui-même. Chaque année, elle chasse les truffes, s’engage en politique, défend la cause environnementale, étudie les sciences politiques et conjugue, avec tout cela, les besoins incessants en entraînement et en essai régulier de nouveaux matériels de course que requiert une carrière à haut niveau dans le handisport.
Flurina Rigling a grandi dans la ferme familiale dans la campagne zurichoise, un environnement propice à la découverte de vocations. Et plus particulièrement celles sportives. Elle a été élevée par ses deux parents et aux côtés de sa sœur, isolés du boucan des villes et inspirés par la vitalité alternative des larges et vastes campagnes décontaminées du trafic pendulaire quotidien. Flurina s’y sent d’ailleurs si bien qu’elle n’a jamais quitté l’environnement, ni l’endroit. La nature, c’est l’idéal pour se sentir libre – dit-elle. À Hedingen, il y a la nature sauvage, celle des collines verdoyantes de la région, et celle domestique, dans le grand jardin attenant à la résidence familiale dans lequel Flurina et sa sœur ont dépensé le plus clair de leur temps, sous le soleil.
Ces longs champs à relief, dans les senteurs d’herbe entrecoupée, la jeune enfant a toujours cherché à les dompter; les parcourir en sautant, en courant, en marchant, et parfois même tenter quelques micro-acrobaties ne lui a jamais été donné pour acquis. Pour s’amuser dans ces hautes herbes au profil irrégulier, Flurina a dû s’entraîner – chaque après-midi ou chaque soir en rentrant de l’école. Chaque progrès et réussite, chaque tentative d’en faire plus, d’aller plus loin, lui procurait un vif sentiment de fierté. Un beau jour, elle a même quitté les prés verts longilignes pour tenter de gravir les coteaux de la montagne lointaine. « Ce sont des expériences que j’ai souvent réitérées, de manière à chaque fois différente, raconte-t-elle. Ça a été la même chose pour ma première fois sur un vélo. J’ai essayé d’en faire toujours plus, jusqu’à pouvoir me sentir capable d’en faire sans risquer de tomber. »
« Je me souviens ces instants quand, petites, chacune de nous deux a appris, à sa manière, à monter à bicyclette. Même si les façons d’y parvenir ont été inégales, nous avons réussi à le faire ensemble. » C’était aussi l’une des premières fois, dans la vie de la jeune sportive, que les barrières du handicap sont tombées. Parvenir à monter sur un vélo, en même temps que sa sœur, était l’œuvre d’une excellente éducation positive; ses parents n’ont jamais cherché à la détourner de son infirmité. Jamais il a été question de la nier. En revanche, il a maintes fois été question de savoir l’appréhender. « La mentalité au sein de la famille était assez simple: nous avons toujours énuméré les activités que je pouvais faire, au lieu de dresser la liste de celles qui m’étaient déconseillées ou impossibles. » Ainsi, la perspective des possibles était, dès son plus jeune âge, plus vaste et profonde que l’épaisseur des barrières à l’horizon. Flurina, l’athlète a, ainsi, toujours été habituée à découvrir par elle-même ses propres limites.

Les exigences de la haute compétition
Flurina Rigling a toujours rêvé de faire un sport à un niveau de compétition. Elle a grandi en regardant l’athlétisme – avec notamment Marcel Hug – ou l’aviron, sport pour lequel sa sœur et son père se sont consacrés à haut niveau et pour qui Flurina a toujours développé une grande fascination. La compétition est lentement devenue un objectif à atteindre. Progressivement, il est même devenu réalisable. À 22 ans, en 2019, la jeune femme s’engage pleinement dans le para-cyclisme, une discipline qui lui a toujours paru inaccessible à haut niveau en raison de sa situation.
À cause de son handicap, il lui a toujours été plus difficile de transmettre l’énergie cinétique au vélo par l’interaction des pieds, des genoux et des hanches. Sa capacité de préhension était également limitée. Pour conduire un vélo, sa monture et ses chaussures ont dû être adaptées avec l’aide de kinésithérapeutes, orthopédistes et mécaniciens qualifiés. Son entraîneur Michi Plus a, quant à lui, été chargé d’adapter le programme d’entraînement pour trouver le juste équilibre. « Nous avons sans cesse dû bricoler et tenter des solutions nouvelles. Au final, il a toujours été question de rendre l’impossible possible. »
L’un de ces bricoleurs est Laurent Hoffmann: ce technicien orthopédiste et kynésiologue a développé des chaussures spéciales pour Flurina Rigling, de manière à ce qu’elle puisse transmettre aux pédales toute la force de ses jambes. Plus d’une année a été nécessaire pour les perfectionner et les rendre adaptées à la pratique de la compétition. « 16 mois de préparation et d’essais permanents semblent long, mais ce n’était rien comparé au plaisir et à l’énergie que cela me rapporte aujourd’hui. Avoir lancé cette aventure a vraiment amélioré toute ma qualité de vie », explique-t-elle.
Le para-cyclisme est définitivement entré dans sa vie; Il est devenu sa source presque unique de satisfaction. Une épreuve qui a appelé à beaucoup de courage et d’abnégation. Et énormément de flexibilité d’esprit et de corps. Les médailles mondiales – et désormais son bronze paralympique – resteront certes empreintes dans sa mémoire et ses armoires. Mais son plus grand succès restera d’avoir tracé son chemin, ressentir la fierté d’avoir parcouru un chemin jalonné d’écueils pour beaucoup insurmontables. Pour ces raisons, sans doute les meilleures, elle a été élevée – au même rang que Marlen Reusser, Stefan Küng et Fabian Cancellara – ambassadrice des Mondiaux de cyclisme de Zürich 2024: un privilège qu’elle a bâti de ses propres mains, et de ses propres pieds.
