Il suffit parfois d’un rien pour faire changer la température de la pièce. L’arrivée soudaine d’une personnalité par exemple, dont l’aura se ressent au loin, comme l’odeur de pluie avant l’orage. Natalia M. King est de celles-ci. Quand elle pose pieds sur la scène du Blues Rules, quelque chose se déplace immédiatement dans l’air. Les habitués le sentent.
Elle ne connaissait pas ce festival. Elle ne connaissait ni Vincent Delsupexhe, ni Thomas Lécuyer. Mais elle avait rencontré, sans le vouloir, la mère de Thomas lors de l’un de ses concerts à Albi. La rencontre a eu lieu cinq ou six mois avant que Natalia ne soit invitée à Crissier il y a tout juste trois ans, en mai 2023. La rencontre eut lieu entre l’artiste et une femme qui – comme le raconte la légende désormais inscrite du Blues Rules – rencontrait une forme sévère de dépression. Madame Lécuyer avait toutefois décidé, ce soir-là, de sortir s’enorgueillir d’une bonne musique, parce que la musique fait voyager et que les murs de chez-soi paraissent soudain trop étroits. Le premier concert auquel elle a assisté – toujours selon la légende –, était celui de Natalia M King.

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Elle en a parlé à Thomas. Et Thomas en a parlé à Vincent. Et tous deux ont ainsi convié Natalia à Crissier. Voilà comment certaines histoires commencent. «Il y a quelque chose de très beau au début de ce récit», concède Natalia. La musique guérit, dit-elle. Elle porte le sourire, elle remue le corps, le cœur, les esprits.
Natalia M King est née à Brooklyn. Fille d’une mère dominicaine et d’un père panaméen, elle a grandi dans ce quartier qui fabrique les âmes dures et les rêves tenaces à parts égales. Brooklyn est une école. On y apprend vite que la vie ne fait pas de cadeaux, mais qu’elle offre parfois la preuve que la beauté existe, que la musique sauve, que les gens peuvent être extraordinaires quand ils le décident.
Elle avait des livres, des films, de la musique. Et une inspiration — cette idée romanesque et réelle à la fois de l’Africaine-américaine à Paris. Joséphine Baker. Miles Davis. Juliette Gréco. La rive gauche. La Bohemia. Ce mot qu’elle prononce avec une légèreté sans égal, de cette jeune femme de Brooklyn qui n’avait jamais quitté les États-Unis.
En 1998, elle prend un backpack. Une guitare. Un banjo. Et elle part. Elle arrive à Paris. Pas à Saint-Germain-des-Prés, pas dans le Paris carte postale qu’elle avait imaginé depuis Brooklyn. Elle arrive à la mairie de Clichy. «C’est un peu comme Brooklyn, quoi.» Elle rit. Ce décalage entre l’illusion et le réel devient matière à sourire. Le banjo tombe dans un squat. Il est cassé, ou alors volé. Peu importe — elle garde la guitare. Elle joue dans le métro. Dans des bars. Elle fait ses chapeaux à l’époque des francs, rentre bien récente jusqu’à quatre heures du matin. La France était ouverte, dit-elle — ouverte d’une façon qu’elle ne retrouve plus tout à fait aujourd’hui. Une certaine porosité entre les gens, une curiosité naturelle pour la musique venue d’ailleurs. Sa maison de disques de l’époque lui achète une guitare — une Guild à dix mille francs. Le banjo perdu est oublié.

C’est pour ça que les festivals qui racontent des histoires ont encore du sens. C’est pour ça qu’il faut des Thomas Lécuyer qui programment avec leurs tripes, des Vincent qui croient à ce qu’ils font, des Natalia M King qui arrivent sans connaître le festival et repartent en faisant partie de son histoire. C’est pour ça que la musique, quand elle est portée par quelqu’un qui y croit vraiment, continue de guérir.
Elle découvre ensuite l’Angleterre, l’Espagne, la Grèce. Sans plan, avec des cordes et une voix. C’est suffisant. C’est plus que suffisant. Avant le blues — il y avait le rock alternatif. Et avant le rock alternatif, il y avait quelque chose à prouver. Natalia dit cela avec une lucidité tranquille, sans nostalgie ni regret: elle était dans la bagarre. Elle avait quelque chose à démontrer, c’est indéniable. Cette énergie-là, explosive et parfois désordonnée, était la sienne. Elle l’a portée avec conviction.
Mais on ne reste pas dans la bagarre indéfiniment. Pas quand on cherche vraiment quelque chose. Et ce que Natalia cherchait — elle le cherchait depuis le début, depuis les poèmes de Rilke et de Rumi qu’elle dévorait adolescente, depuis Brooklyn, depuis la guitare dans le métro parisien — c’était le cœur des choses. «Je pense que quelque part, je suis plus enracinée avec moi-même aujourd’hui.»
Le blues a des règles. Des structures. Des traditions qui remontent à des décennies de souffrance américaine, de champs de coton et de juke joints, de voix qui s’élevaient la nuit quand il n’y avait plus rien d’autre à faire que chanter. Certains voient dans ces règles une contrainte. Natalia y voit un ancrage. Parce que quand on vient de partout et qu’on a voyagé sans plan avec un backpack et une guitare, trouver quelque chose d’aussi profondément enraciné que le blues, ça ressemble à une maison. Elle croit en la réincarnation. Elle dit cela avec la même simplicité qu’elle dirait qu’elle aime le café le matin. Elle vient de finir un livre — ‘Many Lives, Many Masters’, de Brian Weiss, un psychologue qui n’y croyait pas lui-même jusqu’à ce qu’une patiente hypnotisée lui déroule, séance après séance, le fil de ses vies antérieures. Le sceptique est devenu convaincu. Natalia, elle, avait déjà l’intuition.
«La vie, c’est comme le sel dans le corps. Comme le sang dans le corps. Il y en a plein qui forment ce que tu appelles ton âme.» Il faut l’entendre dire cela. Il faut voir la façon dont ses mains bougent légèrement quand elle cherche la métaphore juste, dont ses yeux regardent quelque chose qui n’est pas tout à fait sous tente. Natalia parle de l’âme comme d’un chantier permanent, d’un assemblage de vies qui se cherchent les unes les autres à travers le temps. Elle pense avoir été soldat dans une vie antérieure. Quelqu’un qui tuait. Et cette vie-là aurait appelé son contraire — quelqu’un qui donne la vie, qui soit compassionnel, qui offre plutôt que de prendre. «On est l’amour, mais on a aussi l’absence de l’amour.»
Le blues n’est plus à la mode. C’est un fait. Les charts ne mentent pas. Et pourtant, chaque année, des festivals comme le Blues Rules réunissent des centaines de personnes qui viennent écouter une musique centenaire jouée par des Américains que la plupart des gens dans le public ne connaissaient pas la semaine d’avant.
Pourquoi ? Parce que le blues dit la vérité. Natalia M King porte cette vérité-là. Elle la porte avec l’élégance des squats et des métros, des poèmes de Rumi lus à vingt ans, des vies antérieures hypothétiques, de l’amitié avec des musiciens qui sont devenus des frères, de la foi en quelque chose qui dépasse la carrière, une transcendance. Elle la porte parce qu’elle n’a jamais vraiment eu le choix, précisément quand la musique est une vocation.
Voilà, il est bientôt vingt-deux heures, le 2 juin 2023. Il fait encore chaud dans le parc du festival. Les gens sont assis sur l’herbe, debout près du bar, appuyés contre les barrières avec cette décontraction d’été. Natalia arrive sur scène. Il suffit parfois d’un rien pour faire changer la température du lieu. L’arrivée soudaine d’une personnalité par exemple, dont l’aura se ressent au loin, comme l’odeur de pluie avant l’orage. Natalia M. King est définitivement de celles-ci.
Elle chante. Elle donne quelque chose qui ressemble à ce que les vieux bluesmen appelaient le feel — cette chose impossible à expliquer et immédiatement reconnaissable pour qui l’a entendue une fois. Quelque part dans le public, peut-être, il y a quelqu’un qui traverse une période difficile. Quelqu’un qui a failli ne pas venir ce soir. Quelqu’un qui rentrera chez lui différent, sans savoir très bien pourquoi, et qui se souviendra longtemps de ce soir à Crissier où une femme de Brooklyn lui a chanté quelque chose de vrai.